Femme d'affaires faisant du brainstorming et planifiant au conseil d'administration au bureau

Il y a bien longtemps que les auditeurs ne parcourent plus les entrepôts, crayon et bloc-notes en main, pour y compter des caisses de matières premières et y dénombrer les produits finis. L’intelligence artificielle a simplifié des processus autrefois fastidieux, et élargi le champ des possibles. (Photo de Getty Images)

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L’avenir de l’audit

Si les pressions s’intensifient, de larges débouchés s’ouvrent. Chose certaine, l’audit est en pleine transformation, à commencer par les méthodes de travail.

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Il y a bien longtemps que les auditeurs ne parcourent plus les entrepôts, crayon et bloc-notes en main, pour y compter des caisses de matières premières et y dénombrer les produits finis. Des applications mobiles, qui recensent les numéros de stock, épluchent des masses de fichiers pour y relever tendances, incohérences et lacunes, en temps réel. Les feuilles de travail, qui, plus que jamais, regorgent de données, sont dressées en un clin d’œil, puis transmises subito presto à l’équipe d’audit.

L’intelligence artificielle a simplifié des processus autrefois fastidieux, et élargi le champ des possibles. Les systèmes experts, en quête d’une aiguille dans une botte de foin, diminuent le risque de voir des erreurs ou des fraudes échapper aux contrôles (les algorithmes peuvent même déceler des écarts dans des contrats de location, entre autres). En outre, on se sert de l’apprentissage machine pour concevoir des modèles probabilistes à l’intention des auditeurs, notamment pour évaluer le risque d’anomalies significatives. 

Cependant, comme toujours, qui dit nouveaux outils dit nouvelles difficultés : l’incertitude entoure les savoir-faire qui seront exigés de l’auditeur demain. On s’interroge sur les éléments à mesurer et à auditer, dans un monde assoiffé de données supplémentaires. Les audits restent tributaires de la qualité de l’information fournie aux auditeurs. La vigilance s’impose, pour éviter les partis pris. Et pour éviter de tomber dans le piège d’une confiance aveugle, inspirée par les données mêmes produites par les nouveaux outils. Comme bien des sphères d’activité, la comptabilité hésite, tiraillée entre les pratiques établies et les nouveautés. C’est particulièrement vrai en audit, où l’essentiel du travail est aujourd’hui examiné à la loupe. La technologie n’est qu’un moteur du changement.

Comment combler l’écart grandissant entre la perception qu’ont les auditeurs du rôle qu’ils peuvent et sont censés jouer, et ce que la société exige d’eux?

À l’étranger, les auditeurs doivent gagner la confiance d’un public qui s’impatiente, après divers événements fâcheux, qui ont fait les manchettes. De fait, des allégations de manquements de la part d’auditeurs ont été formulées. Qu’on songe aux difficultés du géant américain des services financiers Wells Fargo, de la société d’électricité nationale sud-africaine Eskom et du groupe de travaux publics britannique Carillion. Audit ou pas, ce dernier s’est effondré en janvier, écrasé par une dette de 2,6 G$. Les appels à la réforme se multiplient. 

De plus, un débat fait rage sur les mesures à prendre pour s’adapter à un paysage qui se mondialise. Comment combler l’écart grandissant entre la perception qu’ont les auditeurs du rôle qu’ils peuvent – et sont censés – jouer, d’une part, et ce que la société exige d’eux, d’autre part?  

Soulignons que le Canada n’est pas un observateur passif. Les auditeurs et les autres intéressés remettent en cause les méthodes d’audit. Ils scrutent, repensent bien des choses et soulèvent des questions de fond. Quel est le but de l’audit, au juste? Comment former les auditeurs? Et comment les entreprises peuvent-elles encourager un audit de qualité?

Les investisseurs ne semblent plus attacher autant d’importance qu’avant aux états financiers audités, constate Sheila Fraser, FCPA, ancienne vérificatrice générale du Canada. (Photo de Ron Bull/Getty Images)

Sheila Fraser, FCPA, vérificatrice générale du Canada de 2001 à 2011, relate qu’en juin, à une réunion de l’International Financial Reporting Standards Foundation (IFRS Foundation), un membre d’un groupe d’experts a observé qu’analystes et investisseurs n’attachaient plus autant d’importance qu’avant aux états financiers audités. Une réflexion édifiante, qui s’ajoutait à des commentaires dans la même veine, entendus par le passé. Et qui mettait en évidence ce que Mme Fraser considère comme la plus lourde contrainte à long terme qui pèse sur l’avenir des CPA : « On s’appuie moins sur les états financiers et sur l’information auditée, d’où des difficultés préoccupantes qui se profilent pour la profession. »

À l’ère des données instantanées, les investisseurs et les analystes se tournent vers des mesures non conformes aux PCGR et d’autres indicateurs pour évaluer les résultats d’une entreprise. Dans leur quête d’une information utile et à jour, seraient-ils amenés, par inadvertance, à faire confiance à des sources douteuses? L’exactitude, l’uniformité et la comparabilité des renseignements laissent parfois à désirer. Ou bien il y a eu battage médiatique. Pensons aux communiqués sur les dernières acquisitions qu’a réalisées une entreprise ou sur les étapes marquantes qu’elle a franchies. 

« Certains investisseurs évaluent même le chiffre d’affaires au nombre de camions quittant les usines, fait observer Mme Fraser. Que l’information soit auditée ou non, peu importe, semble-t-il. Pour moi qui viens du monde de l’audit, c’est alarmant. »

Tout aussi troublant, le but même de l’audit serait désormais sujet à interprétation. De nos jours, PDG, investisseurs, autorités de réglementation, médias et actionnaires ont tous des attentes différentes à l’égard des auditeurs. Pour les cadres, l’audit fait figure de service fourni principalement pour donner satisfaction à la direction. Pour d’autres, c’est une simple évaluation des risques. Quant au public, il demeure convaincu que l’audit représente une forme de caution, comme s’il garantissait qu’une entreprise ne sombrera pas.

Cet écart quant aux attentes ne pouvait que s’élargir avec le temps. Ce qu’on oublie, ce sont les nuances que même les critiques des auditeurs apportent pour tempérer leurs positions. La grande majorité des missions se déroulent en effet sans encombre. De surcroît, la qualité d’un audit dépend inévitablement de la validité des données fournies par le client. Et puis, les auditeurs externes ne forment que l’une des trois équipes essentielles pour un audit de qualité. Impossible de faire leur travail correctement sans une direction qui allie compétence et probité, appuyée par un comité d’audit résolu à exercer une surveillance rigoureuse. Auditeurs, direction, comité d’audit : si l’une des trois équipes manque à ses devoirs, même l’audit le plus scrupuleux ne pourra garantir que tout est pour le mieux. 

Le rapport du CCRC sur les Quatre Grands fait état d’« un manque de constance dans la réalisation des audits ». L’un d’eux présente même des « résultats inacceptables ».

Quand une entreprise publie des états financiers trompeurs, « il faut les décortiquer pour découvrir la cause réelle », constate Kevin Dancey, FCPA, devenu récemment chef de la direction de l’International Federation of Accountants (IFAC). « Est-ce le fait des cadres? Ou bien d’une culture d’entreprise insuffisante, côté gouvernance? Est-ce vraiment que le cabinet n’a pas su appliquer les normes et s’acquitter de ses responsabilités? »

Pour M. Dancey, c’est l’écart quant aux attentes qui constitue l’un des principaux écueils auxquels la profession se heurte. « On peut se doter de normes de certification irréprochables et s’assurer que les auditeurs bénéficient d’une formation hors pair. Mais les informations sur lesquelles ils se prononcent doivent cadrer avec les valeurs de la société; c’est là où le bât blesse et où la pertinence de notre travail pourra être remise en cause. » 

Le scandale, catalyseur de réflexion et de changement? Oui, systématiquement, ou presque. En particulier, la saga Carillion a déclenché des appels à une vaste réforme au Royaume-Uni, où une enquête parlementaire récente a abouti à un rapport qui propose l’adoption d’une approche de l’audit radicalement différente; ses auteurs font également état de facteurs et de constatations qui débordent du cadre de l’audit. Pour eux, les errements de l’entreprise sont symptomatiques, dans un marché qui avantage les Quatre Grands, au détriment de l’économie dans son ensemble. Les auteurs recommandent en outre que le marché des missions d’audit (le « contrôle légal des comptes ») soit encadré par l’organisme britannique de surveillance de la concurrence tout en préconisant une mesure draconienne : que les Quatre Grands soient scindés, en vue de favoriser la concurrence et de réduire les conflits d’intérêts. 

Deux autres questions délicates reviennent sur le tapis. Primo, qui doit rémunérer les auditeurs et, comme suite logique, qui est leur client? Pour combler l’écart quant aux attentes, il faudra en arriver à une forme de consensus, et déterminer si les auditeurs travaillent pour la direction ou pour les investisseurs, et qui devrait acquitter leur note d’honoraires. La crise financière de 2008, elle aussi, avait soulevé des questions : pourquoi les trois grandes agences de notation de crédit sont-elles payées par les entreprises dont elles évaluent les titres? Le débat reste d’actualité.

Secundo, les cabinets devraient-ils être autorisés à se diversifier, au-delà de leur activité principale d’audit? De nombreux auditeurs soutiennent que, dans le cas de missions mondiales complexes, le travail du groupe d’audit sera facilité par l’accès à une gamme de disciplines et de services, où les cabinets possèdent des compétences utiles. En outre, les auditeurs exposés à des services non liés à l’audit prennent de l’expérience à l’égard des divers secteurs industriels et des entreprises qui y évoluent. On y gagne en efficience et en efficacité. Voilà les constatations d’un groupe de travail composé de cadres supérieurs canadiens, réunis dans le cadre d’une initiative de 2012 sur l’amélioration de la qualité de l’audit.

De son côté, Kin Lo, FCPA, professeur de comptabilité à la Sauder School of Business de l’Université de la Colombie-Britannique (UBC), affirme que les auditeurs devraient refuser de fournir des services-conseils afin d’éviter les conflits. « Quand la profession, les autorités de réglementation et le public découvrent un problème qui relève des mandats de consultation, les cabinets y renoncent, pour mieux les reprendre ensuite. La fonction d’audit ne peut pas rétrécir d’année en année dans les cabinets. Autrement, ceux-ci s’en désintéresseront. Le problème dépasse le simple conflit d’intérêts avec un client en particulier; il s’agit d’une contradiction sur le fond des activités des cabinets. » 

Le fait que tant de Canadiens jouent un rôle de premier plan dans diverses organisations qui font avancer la profession – et l’audit – montre combien notre pays inspire le respect dans le monde financier (rappelons que nos banques n’ont pas vacillé pendant la crise de 2008). Brian Hunt, FCPA, directeur général sortant du Conseil canadien sur la reddition de comptes (CCRC), préside l’International Forum of Independent Audit Regulators à Tokyo, qui cherche à améliorer la qualité des audits dans le monde entier. Directeur général de l’IFAC, Kevin Dancey parle au nom de quelque trois millions de comptables dans plus de 135 pays. Enfin, le Canada est représenté au conseil d’administration de l’IFAC, à ses comités et aux conseils de normalisation indépendants internationaux. 

La mondialisation présente un dilemme en soi. Aucun pays, et surtout pas une économie ouverte comme le Canada, ne peut s’isoler des pratiques d’information financière en vigueur ailleurs dans le monde. Les réformes, comme celles qui découleront vraisemblablement de l’affaire Carillion, ont tendance à franchir les frontières. Qui plus est, comme de nombreuses sociétés canadiennes exercent leurs activités dans un contexte mondial, nos structures et processus d’audit doivent cadrer avec les pratiques internationales ou s’harmoniser avec elles. 

Michael Izza envisage un nouveau rôle pour les cabinets autres que les Quatre Grands, et un recours accru à la technologie.(Photo de PIVOT Magazine)

Michael Izza, directeur général de l’Institute of Chartered Accountants in England and Wales (ICAEW), a déclaré à la BBC il y a quelques mois : « Comme professionnels, nous devons être prêts à penser autrement et à agir différemment. » Il envisage, dans la vague de changements qu’apportera la débâcle Carillion, un nouveau rôle pour les cabinets autres que les Quatre Grands, et un recours accru à la technologie.

Parallèlement, les entreprises et les investisseurs qui évoluent sur un territoire national particulier seront réticents à respecter un cadre normatif et réglementaire sur l’audit qui ne les concerne guère. Il faudra trouver l’équilibre afin d’en arriver à des normes et à des pratiques de communication de l’information adaptées aux marchés locaux, mais aussi aux besoins des nombreuses entreprises canadiennes qui commercent à l’étranger et y exercent des activités.  

Le Canada a jusqu’à présent choisi une approche sur mesure, en adoptant les normes mondiales de certification et d’information pour les sociétés cotées. Toutefois, le pays fait cavalier seul quant aux normes d’information pour les entités à capital fermé, qui peuvent appliquer un processus d’établissement des états financiers simplifié, y compris en ce qui concerne les obligations d’information.

Ici, une approche concertée a permis de surmonter certains obstacles de taille. Ainsi, en 2003, dans la foulée du scandale Enron, la profession, les autorités de réglementation et les institutions financières ont collaboré pour fonder le CCRC. 

Le CCRC examine régulièrement le travail de 14 cabinets qui auditent plus de 100 sociétés ouvertes. Il a également inspecté les dossiers de 31 cabinets de moindre envergure en 2017. La plupart des neuf administrateurs du CCRC n’ont jamais travaillé pour un cabinet d’audit, ce qui lui confère une indépendance inhabituelle pour un organisme de surveillance de la profession. 

Le CCRC exige des cabinets qu’ils corrigent leurs lacunes par des interventions efficaces et pérennes. En cas de récidive, il a le pouvoir d’imposer diverses pénalités, de la publication du nom du cabinet à l’interdiction d’auditer les sociétés ouvertes. Le CCRC indique prendre diverses mesures pour améliorer la qualité des audits et mieux protéger les investisseurs. Il invite par exemple les auditeurs à se faire concurrence sur le plan de la qualité, au-delà d’une course aux honoraires les plus avantageux. Le Conseil collabore avec les autorités de réglementation des valeurs mobilières pour obtenir les dossiers des audits réalisés à l’étranger. Cette année, son examen a porté non seulement sur les dossiers d’audit, mais aussi sur les Quatre Grands : efficacité de leur structure, reddition de comptes, processus de contrôle qualité et culture organisationnelle.

Tous ceux qui interviennent dans le processus de présentation d'information financière doivent se mobiliser pour en rehausser la qualité, selon Madame Mezon.

Le CCRC ne mâche pas ses mots. Son dernier rapport d’inspection sur les Quatre Grands, publié en octobre dernier, fait état d’« un manque de constance dans la réalisation des audits ». Pour deux cabinets, qui restent anonymes, on observe une augmentation des « constatations importantes » découlant de l’inspection; autant d’éléments problématiques. Le CCRC a demandé à un cabinet de passer en revue le rapport d’inspection « afin d’établir si les résultats de cette année constituent une anomalie ou s’ils sont annonciateurs d’une diminution potentielle de la qualité de ses audits ». L’autre cabinet doit fournir un plan d’action détaillé pour « remédier à ces résultats inacceptables ».

« L’examen des constatations découlant de ces inspections révèle la persistance d’inégalités dans la qualité de l’audit », affirmait Carol Paradine, CPA, chef de la direction du CCRC. « Bien que, dans l’ensemble, la qualité des audits de sociétés ouvertes réalisés au pays soit excellente, nous devons insister auprès des cabinets comptables pour qu’ils règlent ce manque de constance récurrent. »

Réagissant aux turbulences engendrées par la crise de 2008, le CCRC et CPA Canada ont entrepris en 2012 un projet d’envergure qui vise à améliorer la qualité de l’audit. Leurs travaux ont porté sur trois grands thèmes : rôle des comités d’audit dans la surveillance des auditeurs externes; modèle de rapport de l’auditeur; et indépendance des auditeurs. Leur rapport, publié en 2013, a ouvert la voie à des réformes d’envergure. Les comités d’audit des sociétés ouvertes doivent désormais procéder à un examen complet du travail effectué par leur cabinet d’audit au moins tous les cinq ans et présenter un résumé de leurs constatations. Le CCRC a par ailleurs réalisé un projet pilote de deux ans, qui entendait donner aux comités d’audit des critères précis d’évaluation de la qualité d’un audit externe.

La profession prend également acte des insatisfactions de certains, pour qui les états financiers traditionnels ont perdu de leur pertinence, les analystes et autres utilisateurs leur préférant tout un éventail d’indicateurs de la performance. CPA Canada a publié un guide en vue d’aider les comités d’audit à prendre en considération certaines facettes de cet enjeu émergent. Le guide Indicateurs clés de performance : Outil pour les comités d’audit (à télécharger au service-okinwa.info/ICPOutil) porte sur l’élaboration d’un processus de présentation de mesures fiables dans le rapport de gestion et dans les communiqués sur les résultats de l’émetteur.

Qui plus est, le Conseil des normes comptables (CNC) du Canada a publié en juin un projet de Cadre de présentation des mesures de la performance, soumis aux commentaires du public. Le Cadre concerne, outre les sociétés ouvertes, d’autres entités astreintes à un examen externe; il s’agit des organismes sans but lucratif appelés à communiquer des informations pour obtenir des subventions, ou des entreprises à capital fermé à la recherche de capitaux auprès d’investisseurs externes. Selon le Conseil, ce projet représente un premier pas pour combler l’écart entre l’information communiquée par les sociétés et les attentes des investisseurs, en quête de cohérence, de comparabilité et de transparence.  

« Nous voulons souligner que si quelqu’un prend une décision d’investissement, il doit tenir compte de la qualité de l’information », explique Linda Mezon, FCPA, présidente du CNC, donnant l’exemple d’un détaillant qui mesure les ventes au pied carré, un critère de performance courant pour les magasins traditionnels. Dans un souci de transparence et de comparabilité, l’entreprise devrait indiquer si la mesure comprend ou non les ventes en ligne. 

« Nous appelons tous ceux qui interviennent dans le processus de présentation de l’information financière à en faire autant, ajoute Mme Mezon. Nous espérons que si chacun y met du sien, nous rehausserons la qualité de l’information fournie. » 

À son arrivée à l’aéroport Pearson de Toronto plus tôt cette année, Anton Colella, PDG du cabinet Moore Stephens International et ancien directeur général du Scottish Institute of Chartered Accountants, s’est vu demander par le douanier quel bon vent l’amenait au Canada. M. Colella a expliqué qu’il était venu présenter une allocution devant une assemblée de leaders en comptabilité. Et l’agent, narquois, de dire : « La comptabilité! Mais c’est passionnant. »

À la suite de l’affaire Carillion, une enquête parlementaire a produit un rapport qui propose l’adoption d’une approche de l’audit radicalement différente.(Photo de Joe Giddens/Getty Images)

Comme le prouve cette anecdote, certains clichés ont la vie dure. Celui de l’empêcheur de tourner en rond qui carbure aux chiffres perdure. Savoir rapprocher des comptes restera une compétence essentielle. Mais à l’avenir, on attendra davantage des auditeurs. Ils devront se montrer prêts à accepter le changement, et capables de persuader leurs collègues de leur emboîter le pas. Ils seront invités à maîtriser l’art de la communication, de la pensée stratégique et du leadership. « Il ne s’agit pas de nouer des rapports d’amitié, souligne M. Colella, mais plutôt de bien communiquer. J’ai vu des comptables d’une grande intelligence réussir à interpréter les données avec brio, mais échouer lamentablement dans leurs tentatives pour expliquer le tout au client. »  

Les auditeurs de demain devront aussi se familiariser avec les outils qui transforment la profession, sous l’impulsion des technologies émergentes et de la refonte des ressources de formation. Les atouts et les périls que représente cette lame de fond sont au cœur de l’ambitieux projet Voir demain de CPA Canada (voir l’encadré). 

« J’ai suivi un parcours classique. Après un baccalauréat en commerce, j’ai travaillé en cabinet », explique Eric Turner, CPA, directeur à CPA Canada. « Aujourd’hui, les cabinets le constatent, il faut aussi des candidats diplômés en mathématiques, forts en analyse de données, qui savent tirer des conclusions en fonction de la programmation. » Signe des temps, la Sauder School of Business (UBC) compte parmi les établissements qui offrent une maîtrise en analytique (elle propose également des cours connexes au premier cycle). 

Dans divers pays, quelques cabinets collaborent étroitement avec les universités pour former des diplômés dotés des compétences qu’exige l’audit à l’ère du numérique. L’émergence de disciplines de pointe comme l’intelligence artificielle pourrait persuader les jeunes que l’audit n’a rien d’une profession conventionnelle, voire ennuyeuse, au-delà des idées véhiculées par les générations précédentes. De dire M. Turner : « Certains, qui n’étaient peut-être pas susceptibles de s’y intéresser, seront intrigués. Ils se diront qu’en audit, c’est l’esprit critique qui compte, pour recueillir des éléments probants en tirant parti d’outils avancés pour mettre les faits en évidence. » 

Certes, quelques-uns des virages qui s’amorcent pourraient chambouler des habitudes bien ancrées en audit. Ils apporteront leur lot de contraintes, de perturbations aussi. Qui dit nouveaux processus et nouvelles normes dit nouveaux dirigeants et nouvelles structures. Mais au long de la transformation, une constante demeurera. Les organisations, appelées à communiquer des informations précises aux parties prenantes, s’adresseront à des intervenants indépendants, dignes de confiance, qui attesteront la validité des renseignements. Autrement dit, elles iront cogner à la porte des auditeurs. 

Voir demain : Réimaginer la profession

Les dilemmes auxquels se heurte la profession sont au cœur d’un nouveau projet de CPA Canada, Voir demain. Mutations technologiques, enjeux sociaux et géopolitiques, évolution des processus réglementaires, confiance et éthique à l’ère numérique y seront abordés pour dégager des orientations. Audit et certification, fiscalité, gestion de la performance, information financière, les moteurs du changement nous interpellent tous. « La consultation se fait auprès de tous les acteurs de l’écosystème comptable », souligne Joy Thomas, présidente et chef de la direction. Nous recueillerons les conclusions de tables rondes où se réuniront une quarantaine de leaders du monde des affaires et de la comptabilité. Nous avons aussi mis en ligne des forums et des groupes de discussion, où interviendront nos 210 000 membres, ainsi que tous les intéressés au Canada et ailleurs.

Pour creuser la question, consultez la page service-okinwa.info/voirdemain